Deus Ex Urbana en plein air
Les lieux de cette exposition existent. Le Donjon, l’Hôtel de Ville, la serre municipale, le parc Pierre, une rue de pavillons, un parking près de la gare : treize des dix-neuf images que j’expose ont été photographiées à Sainte-Geneviève-des-Bois. Vous êtes sans doute déjà passé devant.
À partir de septembre 2026 et pendant neuf mois, la série « Deus Ex Urbana » s’installe en plein air dans trois parcs de la ville : vingt panneaux de 149 × 99 cm — dix-neuf images et un panneau de présentation — qui voyagent ensemble, en séquence complète, d’un parc à l’autre.
Où et quand
| Lieu | Adresse | Période |
|---|---|---|
| Parc Pablo Neruda | avenue Gabriel Péri (près de la gare) | septembre → fin novembre 2026 |
| Parc Pierre | rue Léo Lagrange | décembre 2026 → fin février 2027 |
| La Boêle | rue de la Boële | mars → fin mai 2027 |
Entrée libre, en plein air, aux horaires d’ouverture des parcs. L’exposition est inscrite au programme des Journées du patrimoine de Sainte-Geneviève-des-Bois, du 18 au 20 septembre 2026, au parc Pablo Neruda. Production : Ville de Sainte-Geneviève-des-Bois, service culturel. L’exposition a d’abord été présentée à l’Espace Brel en février 2026 — ce volet en plein air en est la suite.
Le propos
Rien n’est montré au moment du désastre. L’eau est déjà montée, le sable est déjà installé, les climatiseurs sont déjà vissés. La catastrophe y est devenue ordinaire, et c’est de cette habitude que vient le trouble.
Les images se lisent par groupes de trois — c’est la clé de lecture, et elle est volontaire : les parcs n’offrent aucun parcours garanti, chacun peut entrer par n’importe quel bout.
I — Cataclysme : cela se produit.

II — Adaptation et ingéniosité : cela s’est stabilisé, on s’arrange.

III — Futur sans traces humaines : le temps s’est arrêté.

La méthode
Chaque image part d’une photographie que j’ai prise sur place, en 3:2 natif. Toujours. C’est le point de départ non négociable. Vient ensuite une transformation sous contrainte par des outils d’intelligence artificielle générative : le protocole énumère d’abord ce qui est préservé, ensuite seulement ce qui est substitué. L’architecture, la perspective, la géométrie du lieu sont verrouillées. Le procédé ne fabrique pas un décor : il installe un climat dans un lieu réel, en laissant l’architecture intacte. Un agrandissement, puis un étalonnage colorimétrique de toute la série dans un même logiciel, pour que les dix-neuf images tiennent ensemble.
Trois choses apprises en fabriquant ces images, parce qu’elles sont contre-intuitives :
La charge fait la dérive. Au-delà de trois transformations demandées simultanément, le moteur cesse de modifier l’image : il la régénère. Sur La crue du Donjon, une seule transformation était demandée et l’architecture n’a pas bougé d’un pixel. Sur La rue aux cigognes, sept transformations ont été demandées — et la rue a été réinventée.
Cloner n’est pas aménager. Une première version de L’empilement a produit un empilement de châteaux identiques, très beau, mais que personne n’avait construit. Toute opération qu’une machine sait faire toute seule — dupliquer, symétriser — ne se lit jamais comme une adaptation humaine.
Ce qui date la scène en change le sens. Une version du Convoi montrait des souches fraîchement sciées, sciure au sol : on croyait voir un abattage en cours, pas une forêt qu’on replante. Il a fallu vieillir les souches pour que l’image dise ce qu’elle devait dire.
Les dix-neuf panneaux
Dans l’ordre d’accrochage.

Une tornade de sable et de gravats remonte une rue déserte. Un livreur à vélo, sac vert sur le dos, est emporté au centre du vortex. Ciel bleu au-dessus.

Une centaine de groupes extérieurs de climatisation posés en archipel irrégulier sur trois niveaux, chacun sur son support scellé, chacun d’une marque et d’une usure différentes. Un technicien en bleu de travail en installe un de plus, en haut d’une échelle. Ciel blanc de canicule, parking désert.

Deux murs de béton aveugles encadrent une bande d’herbe éclairée par un rai de soleil ; une vache y broute. Derrière, une façade aux volets clos.

Vue depuis les toits : des murailles d’eau blanche dévalent les avenues entre les immeubles. Au fond, la ligne d’horizon parisienne intacte sous un ciel serein.

La salle est devenue la pépinière municipale. De jeunes chênes, charmes, merisiers, érables occupent chaque marche du gradin, dans des pots et des cageots dépareillés. Les fauteuils rouges n’ont pas été démontés. Les projecteurs ont été remplacés par des lampes horticoles. Le plateau est un miroir d’eau permanent.

Façade frontale laissée à la végétation : horloge arrêtée, fronton « LIBERTÉ ÉGALITÉ FRATERNITÉ » à demi effacé, lierre en cascade. Un cerf broute sur le perron. Futaie de pins tout autour.

La douve est en crue active : jets forcés sous les trois arches du lavoir, bouillon central, écume, débris emportés. Une barque à demi envahie tire sur son amarre. Un amas de branchages est coincé contre le mur — il dit que ça s’est déjà produit.

La rue a été abattue. Au milieu de la chaussée, à l’arrêt, un porte-engins chargé d’un chêne adulte debout, motte de jute sanglée d’orange. Derrière lui, la file continue. Un monteur sur nacelle dégage les câbles. La forêt revient — mais elle revient en camion, à l’unité, sur rendez-vous.

La chaussée est devenue un miroir d’eau immobile. Cinq cigognes blanches pataugent dans la rue, deux sont perchées sur la traverse du poteau. Des caillebotis sur plots permettent de circuler. Volets du bas clos, fenêtres de l’étage allumées, brume basse.

Vue plongeante, en partie masquée par un feuillage : la Tour Eiffel prise dans une jungle dense qui monte jusqu’à ses plateformes. Lianes sur les entretoises, lumière verte diffuse.

Le sol a disparu sous le sable. Des dunes ridées montent contre le pied des immeubles et atteignent les rez-de-chaussée. L’aire de jeux passe dessous : la petite voiture bleue est enterrée jusqu’aux passages de roue. Une femme en doudoune marche sur un sentier creusé dans le sable, un cabas à la main.

Il a fait trop chaud pour dormir à l’intérieur. Soixante ou quatre-vingts personnes ont passé la nuit sur la pelouse, en grappes familiales, sous des draps et des moustiquaires tendues à des perches. Il est cinq heures et demie : le soleil n’atteint que la cime des arbres. Deux tours d’éolienne sortent de l’herbe même, au milieu des matelas.

Clairière d’automne, rayons obliques dans la brume. Une sphère armillaire monumentale, rouillée, plantée au centre d’un cercle de dalles. Derrière : deux barres de logements vides, avalées par la forêt. Un homme de dos observe.

Une ligne de flamme basse et continue avance lentement sur la pelouse déjà calcinée ; derrière elle l’herbe est noire et fume, devant elle elle est paille. Le soleil est un disque pâle dans la fumée. Cinq personnes debout sur le parvis regardent sans bouger. Les fanions de fête sont intacts sous l’auvent.

Le château est intact, tous volets clos. Au-dessus de sa toiture, huit ou dix niveaux d’auto-construction se sont empilés, portés par des étais obliques et des tubes d’échafaudage qui descendent jusque dans l’eau. Trente ou quarante cuves — cylindres galvanisés, fûts bleus, cubes en cage, baignoires — occupent chaque ressaut, reliées par un enchevêtrement de tuyaux. Le sol est noyé sous une eau verte et croupie.

La Tour Eiffel dressée au milieu des mesas de Monument Valley, au crépuscule. Ruines d’immeubles haussmanniens éparpillées dans les herbes sèches. Lumière rasante orange.

Grande serre abandonnée, verrières vertes et opaques, un sapin ayant crevé la toiture. Chute de neige. Trois enfants en doudoune vive courent vers elle en tirant un fagot.

Un carrefour haussmannien devenu bassin : cinq péniches et deux barques y naviguent, brume basse, Porte Saint-Martin en point de fuite dans une lumière dorée. Eau limoneuse. La catastrophe y est déjà devenue quotidien.

Le bois est devenu une jungle et il est descendu dans le parking. Les voitures sont toujours rangées dans leurs places, mais elles y sont depuis des décennies : mousse et humus sur les toits, pare-brise verdis, pneus à plat. Les mâts d’éclairage sont devenus des colonnes de lierre. Une vingtaine de chats harets occupent les capots du premier plan.
L’opération inverse
Sainte-Geneviève-des-Bois a été découpée dans la forêt entre 1930 et 1960. Cette série montre l’opération inverse.
La démarche complète, les nouvelles qui accompagnent les œuvres et l’historique des expositions sont sur la page de la série. Pour toute question — visites, médiation, tirages — écrivez-moi. Le travail se suit aussi sur Instagram.
Photographies et images : Pierre Châtel-Innocenti. Production : Ville de Sainte-Geneviève-des-Bois, service culturel.