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L'architecture brutaliste : la beauté cachée du béton brut

Qu'est-ce que l'architecture brutaliste ? Origines du béton brut, patrimoine français, et le regard d'un photographe qui lui a consacré une série entière — avec des extraits de mon entretien pour la Griffith Review.

L'architecture brutaliste : la beauté cachée du béton brut

Longtemps mal-aimée, parfois vouée à la démolition, l’architecture brutaliste connaît aujourd’hui un regain d’intérêt considérable. Ses volumes massifs, ses surfaces de béton laissées à nu et sa franchise structurelle fascinent une nouvelle génération d’architectes, de photographes et d’amateurs d’architecture. J’ai consacré une partie de mon travail à révéler ce que ces bâtiments ont de sculptural — la série Utopies Perdues —, et j’ai eu l’occasion d’en parler longuement dans un entretien publié par la revue australienne Griffith Review, « Musique concrète », dont je reprends ici quelques extraits. Cet article propose une lecture claire de ce qu’est réellement le brutalisme, d’où il vient, et pourquoi il mérite un autre regard.

Architecture brutaliste — structure de béton brut en grand format, série Utopies Perdues

Qu’est-ce que l’architecture brutaliste ?

L’architecture brutaliste est un courant né dans l’après-guerre, à partir des années 1950, caractérisé par l’usage franc et assumé du béton brut de décoffrage — le fameux « béton brut » dont dérive le mot brutalisme. Loin de toute connotation de brutalité, le terme renvoie d’abord à un matériau montré tel quel, sans revêtement ni artifice, portant encore l’empreinte des planches de coffrage.

Les bâtiments brutalistes se reconnaissent à quelques traits récurrents : des volumes massifs et géométriques, une structure lisible de l’extérieur (on comprend comment le bâtiment tient debout), des matériaux exposés sans décoration, et une monumentalité qui privilégie la fonction et l’expression de la matière plutôt que l’ornement. C’est une architecture de la sincérité constructive : rien n’est caché, tout est montré.

Mais réduire le brutalisme à une esthétique serait passer à côté de l’essentiel. Comme je le disais à la Griffith Review :

Le brutalisme originel, c’est la projection, dans le béton, d’idéaux sociaux forts. C’est aussi la sédimentation architecturale d’une période donnée : des années 50 pleines d’espoir jusqu’aux années 70.

« Musique concrète », Griffith Review nº 73, 2021

Origines : du béton brut au « New Brutalism »

Le point de départ est indissociable de Le Corbusier. Avec la Cité radieuse de Marseille (1952), il érige un manifeste du logement collectif moderne dont les façades de béton brut deviennent une référence. Le couvent Sainte-Marie de La Tourette, près de Lyon, prolonge cette recherche dans un registre plus austère et spirituel.

Dans les années 1950, la critique britannique théorise le mouvement : Reyner Banham publie en 1955 un texte fondateur, The New Brutalism, qui donne au courant son nom et son cadre intellectuel. Le brutalisme se diffuse alors à l’échelle internationale — administrations, universités, logements sociaux, équipements culturels — porté par l’urgence de reconstruire et par une foi dans le progrès social que l’architecture était censée incarner.

Architecture brutaliste — parking en béton, composition minimaliste

Le brutalisme en France : des grands ensembles aux icônes

La France possède un patrimoine brutaliste d’une richesse souvent sous-estimée. Au-delà de la Cité radieuse, plusieurs réalisations témoignent de l’audace formelle de la période :

  • L’église Sainte-Bernadette du Banlay, à Nevers (Claude Parent et Paul Virilio, 1966), bloc de béton incliné qui met en pratique la théorie de la « fonction oblique ».
  • Les Choux de Créteil (Gérard Grandval), tours de logements aux balcons évoquant des pétales, exemple d’un brutalisme organique et sculptural.
  • Les grands ensembles de la région parisienne et des grandes villes, longtemps décriés, aujourd’hui réévalués comme des témoignages majeurs d’une ambition sociale et urbaine.

Ces édifices cristallisent le paradoxe du brutalisme : conçus comme des promesses d’avenir, ils ont parfois incarné l’échec des utopies urbaines, avant d’être redécouverts pour leur puissance plastique. C’est précisément ce paradoxe qui a motivé ma série :

Ce qui m’a attiré ? Leur usage très libéral du béton, sans doute. Mais aussi l’idéologie qui les sous-tend : cette belle idée qu’une utopie réelle est possible, que la société et la vie peuvent être façonnées par leur environnement. La plupart de ces idéaux ont passé — certains étaient sans doute un peu naïfs — mais ces bâtiments sont restés, comme les témoins d’un espoir passé qui ne s’est jamais matérialisé. D’où le titre de la série.

« Musique concrète », Griffith Review nº 73, 2021

Architecture brutaliste — autoroute et infrastructure de béton dans une composition graphique

Pourquoi le brutalisme fascine à nouveau

Plusieurs raisons expliquent ce retour en grâce. D’abord, une lassitude à l’égard des façades lisses et interchangeables de l’architecture contemporaine : le béton brut offre une matière, une texture, une présence. Ensuite, la photographie et les réseaux sociaux ont joué un rôle décisif — les jeux d’ombre sur le béton, les compositions géométriques et la monumentalité de ces bâtiments se prêtent remarquablement à l’image. Enfin, une prise de conscience patrimoniale : à mesure que ces édifices sont menacés de démolition, leur valeur historique et esthétique est enfin reconnue.

Faut-il pour autant parler d’un revival brutaliste ? J’y mettais une nuance dans l’entretien :

La résurgence brutaliste qu’on observe aujourd’hui chez les grands architectes contemporains est plus d’inspiration brutaliste que purement brutaliste : une coquille brutaliste vidée de ses idéaux sociaux d’origine, si l’on veut. Et ce n’est pas grave !

« Musique concrète », Griffith Review nº 73, 2021

Certains architectes ont d’ailleurs proposé de rebaptiser le mouvement « architecture héroïque », pour le débarrasser des connotations négatives du mot. Je n’y crois pas : l’âme même du brutalisme est inscrite dans son nom, et s’il est resté en usage pendant tant de décennies, ce n’est probablement pas un hasard. Pourquoi vouloir rebaptiser le passé quand on peut regarder devant ? Cette projection vers l’avant est exactement ce qui animait le brutalisme à l’origine.

Photographier le brutalisme : un regard d’auteur

Mon intérêt pour cette architecture vient de loin. À Saint-Pierre-et-Miquelon, où je suis né, presque tous les bâtiments sont petits et en bois : le béton brut était pour moi une forme d’architecture totalement étrangère. Je garde un souvenir très vif des bâtiments brutalistes d’Halifax, en Nouvelle-Écosse, découverts enfant lors de voyages au Canada — sur le moment je n’avais aucune idée de ce que c’était ni de ce que cela signifiait, mais l’impression a été assez forte pour orienter, bien plus tard, ma pratique photographique vers l’architecture.

Le béton brut est un sujet photographique exigeant et gratifiant. Tout se joue dans la lumière : rasante, elle révèle la texture des coffrages et sculpte les volumes ; à contre-jour, elle transforme les masses en silhouettes graphiques. Photographier le brutalisme, c’est chercher la géométrie cachée, isoler un détail structurel, restituer l’échelle sans écraser le sujet — et parfois révéler une beauté que l’œil pressé ne perçoit pas.

Architecture brutaliste — portrait d'une structure de béton imposante, tirage d'art

C’est cette démarche qui nourrit Utopies Perdues, ma série sur les architectures de béton et les grands ensembles, disponible en tirages d’art en édition limitée. Elle dialogue avec un travail plus large sur l’utopie architecturale et la modernité, et avec mes reconstitutions photographiques de projets visionnaires jamais construits.

Questions fréquentes

Pourquoi parle-t-on de brutalisme ? Le terme vient du « béton brut » de décoffrage, matériau signature du mouvement, et non d’une quelconque brutalité. Il a été popularisé par la critique britannique au milieu des années 1950.

Quelle est la différence entre brutalisme et modernisme ? Le brutalisme est une branche du modernisme d’après-guerre. Il s’en distingue par l’exposition franche des matériaux — surtout le béton brut —, la monumentalité des volumes et l’expression assumée de la structure.

L’architecture brutaliste est-elle encore construite aujourd’hui ? Le mouvement historique s’étend surtout des années 1950 aux années 1970. Mais son vocabulaire — béton apparent, volumes massifs, sincérité constructive — inspire de nombreux architectes contemporains, dans un registre souvent qualifié de néo-brutaliste.


L’entretien complet, « Musique concrète : the raw beauty of brutalism », mené par Carody Culver, est paru dans la Griffith Review nº 73 (2021, en anglais). Vous menez un projet autour d’une architecture de béton, d’un grand ensemble ou d’un édifice moderne à valoriser ? Découvrez mon travail de photographe d’architecture à Paris ou parlons de votre projet.

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